Ask @A_C_Husson:

Il y-a-t-il des études sur les liens entre le genre et l'alimentation? J'ai l'impression que les garçons sont plus souvent amenés à manger plus, de la viande tandis que les filles doivent "faire attention" et privilégier les légumes.

Hubert Deschamps
Oui, c'est tout à fait juste, et ça a été étudié en anthropologie, notamment par Françoise Héritier. Citation trouvée sur Wikipédia (je n'ai lu que des extraits d'Héritier): "L'alimentation des femmes a toujours été sujette à des interdits. Notamment dans les périodes où elles auraient eu besoin d'avoir un surplus de protéines, car enceintes ou allaitantes – je pense à l'Inde, à des sociétés africaines ou amérindiennes. Elles puisent donc énormément dans leur organisme sans que cela soit compensé par une nourriture convenable ; les produits « bons », la viande, le gras, etc. étant réservés prioritairement aux hommes. (...) Cette « pression de sélection » qui dure vraisemblablement depuis l'apparition de Néandertal, il y a 750 000 ans, a entraîné des transformations physiques. A découlé de cela le fait de privilégier les hommes grands et les femmes petites pour arriver à des écarts de taille et de corpulence entre hommes et femmes." ( Libération 10 avril 2007, supplément Femmes et pouvoir, page S6 - à voir aussi dans Masculin, Féminin. La pensée de la différence).
Je me souviens avoir découvert cette question et le travail de Françoise Hériter dans une vidéo sur les clichés http://www.dailymotion.com/video/xm2tvv_les-cliches-selon-francoise-heritier_webcam /

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J'ai plein de questions sur le terme "slut-shaming". On m'a fait remarquer que c'était violent parce que c'est déjà appeler la femme "slut", ça me semble intéressant comme point de vue. Peut-on se réapproprier le terme en disant que ça n'est pas une insulte ? Existe-t-il un autre terme ?

Queen Kane
Justement, oui, le terme repose sur la réappropriation de l'insulte. C'est une tactique militante bien connue, notamment dans les milieux LGBT (comme avec le mot "queer", ou les lesbiennes se qualifiant elles-mêmes de "gouines" par ex), mais pas seulement. Il y a depuis longtemps un débat autour du terme "nigga", pour "nigger", qui est généralement utilisé comme terme affectueux quand il est employé, par exemple, par des Africains-Américains mais reste une insulte s'il est utilisé par une personne blanche pour désigner une personne noire. "Slutshaming", "slutwalk" reposent sur le même principe. L'idée est de vider le mot du stigmate qu'il transporte et de critiquer le fait qu'il sert à stigmatiser la sexualité des femmes, non à décrire un comportement "objectif"; le meilleur moyen de mettre cela en évidence est de montrer l'asymétrie entre sexualité masculine et féminine, "don juans" et "salopes". Donc non, le terme n'est pas censé être violent s'il est compris dans le contexte d'une réappropriation.

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Pour reprendre ma question sur une société égalitariste: ça relève pas mal de l'utopie puisqu'il s'agit de remettre en question des milliers d'années d'histoire mais... est-ce que la destruction des identités de genre est envisagée pour créer une société égalitariste ?

La fin du genre? Oui, c'est l'objectif de certaines féministes, et je m'inclus là-dedans, mais j'ai une position compliquée (ambiguë même) là-dessus. C'est un objectif logique dans la mesure où je m'inscris dans une visions où le genre représente, par définition, un système inégalitaire. En même temps, j'ai bien conscience que c'est plutôt une utopie vers laquelle tendre, et que c'est beaucoup plus compliqué que cela, puisqu'il est vrai que les représentations autour de la différence de sexes (aussi asymétriques et inégalitaires qu'elles soient) sont au fondement des organisations sociales - c'est donc toute l'organisation sociale qui est à revoir. C'est peut-être une vision manichéenne des choses, mais je ne vois que deux positions féministes possibles: une vision qui s'accommode du système du genre et essaie d'obtenir l'égalité juridique et politique, en réformant donc le système de l'intérieur, et une autre qui vise, fondamentalement, à la subversion des normes de genre pour accéder à une vraie égalité. La première vision me paraît politiquement et théoriquement très insuffisante. Mais je suis toujours en train d'évoluer là-dessus :-)

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Il m'arrive d'utiliser la notion de "politiquement correct" pour désigner l'hypocrisie face à l'intolérance: par exemple les token minority dans la culture, le refus de parler de "race" (le terme socio, pas bio) ...

Ah oui, je comprends. Mais si tu fais une rapide recherche google, tu te rendras compte que dans la grande majorité des cas, l'expression est employée de manière critique par des gens de droite pour désigner des comportements qu'ills associent à la "bien-pensance" de gauche...

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J'ai vu comme définition du "privilège sexuel": le privilège des personnes sexuelles par rapport aux personnes asexuelles. Mais j'ai l'impression qu'il est aussi associé (à tort selon moi) au concept de "misère sexuelle"

Du coup je lis des articles sur le sujet.
http://asexualite.wordpress.com/2014/01/28/mais-lasexualite-cest-pas-une-vraie-oppression/#more-981
http://pink.reveries.info/post/2014/01/27/Sur-les-privil%C3%A8ges-monosexels-et-sexuels
Je suis assez d'accord avec le 2ème. Attention, je répète qu'on vit bien dans une société où la sexualité est la norme, mais dire cela est tellement vague que cela appellerait plein d'autres précisions. Et je reconnais bien que sortir de cette norme peut entraîner des formes de punition (personnes mal considérées, vexations). Mais cela recouvre une telle variété de cas, par exemple celui que tu évoques de la "misère sexuelle", que parler de privilège sexuel n'a, aucun sens, d'autant que, je me répète, il faudrait vraiment me prouver que ces vexations conduisent à des discriminations.

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J'aimerais beaucoup m'attaquer à la lecture de Judith Butler, j'ai vu quelques interviews, lu quelques citations mais ça me fait toujours un peu peur... d'ailleurs j'ai aussi lu qu'elle rendait volontairement ses écrits flous. Alors, Judith Butler, c'est accessible quand même ou pas ?

Queen Kane
La première fois que j'ai lu Butler, j'ai dû m'accrocher (la 2ème, la 3ème et les fois suivantes aussi!). Je précise que je n'ai pas fait de cursus en études de genre, donc je me suis forgé des connaissances en autodidacte de ce côté-là, mais j'ai quand même une formation littéraire qui m'a fourni quelques points de repère pour la comprendre. Je dois souvent retourner à Trouble dans le genre, et à chaque fois j'y trouve quelque chose de nouveau. J'aime beaucoup Le pouvoir des mots mais ce n'est pas non plus très accessible sans formation philo/littéraire. Idem, à mon avis, pour le reste de ses bouquins. Donc malheureusement, je dois dire que c'est assez inacessible... Il faudrait vraiment que je m'attelle à la vulgariser sur mon blog mais c'est un boulot énorme.

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Que recouvre le féminisme radical ? J'ai l'impression qu'il est souvent associé au féminisme matérialiste, mais je n'arrive pas à voir ce qui l'en différencie... (il faudra que je fasse une infographie des courants féministes un jour!)

Pour les anti-féministes, le "féminisme radical" commence dès qu'une féministe l'ouvre - mais ce n'est évidemment pas de ça qu'il s'agit quand on parle du courant. Il est assez compliqué de répondre parce que 1) je connais très mal ce courant 2) il me semble qu'il est très divers.
Le féminisme matérialiste représente une partie du féminisme radical, mais les deux ne se confondent pas. Il s'inspire du marxisme et en pointe les limites.
D'après ce que j'en lis, beaucoup de fondements idéologiques du féminisme radical sont partagés par la majorité des féministes actuelles: l'insistance sur l'idée que le genre est construit, la lutte contre le patriarcat et contre une vision essentialiste de la différence des sexes... Les prises de position les plus conflictuelles; au sein du féminisme, concernent la sexualité et l'identité de genre. Les radfems sont généralement anti-porno et anti-prostitution, beaucoup sont transphobes (d'où l'acronyme TERF: trans-exclusionary radical feminists), mais ce n'est pas le cas de toutes, il faut quand même le dire. Christine Delphy, par exemple, n'est pas anti-travail du sexe, mais ses positions sur les transidentités sont très controversées (je ne connais pas les détails).

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Que penses-tu de la notion de "politiquement correct" ?

Là tu tapes directement dans mes intérêts de recherche :-) C'est une expression employée à tort et à travers, pour comprendre vraiment ce qu'elle implique il faut savoir qui l'utilise et pourquoi. L'expression est généralement employée par des gens de droite pour désigner les "excès" de la gauche, c'est une espèce de formule magique pour placer, d'un côté, les "bobos bien-pensants" et de l'autre la liberté d'expression et de pensée. La plupart du temps, il s'agit de dénoncer un langage "politiquement correct", par exemple le fait de parler d'Africains-Américains, de féminiser la langue, de condamner les insultes basées sur l'appartenance à un groupe... Je suis donc évidemment contre cette façon de présenter des efforts égalitaristes, basés sur le respect des personnes et des identités, comme une atteinte à la "liberté d'expression".

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Qu'est-ce que le "privilège sexuel" ? (j'en ai souvent entendu parler, mais avec des définitions très variées)

Je n'ai vu ça qu'une seule fois, et c'était défini comme le privilège des gens ayant une vie sexuelle active VS celleux qui n'en ont pas. Si c'est ça, ça n'a selon moi pas de sens. Cette façon de parler de privilège à tout va fait que le concept perd vraiment de son sens, à mon avis. Oui, la sexualité, au sens où on l'entend généralement (à deux, si possible en couple, si possible hétéro) est la norme; oui, les personnes n'ayant pas de vie sexuelle ou les personnes asexuelles peuvent subir des vexations. Mais le privilège se traduit de manière socio-économique: ces vexations n'entraînent pas pour autant des discriminations matérielles (perte d'emploi, refus de louer un appartement, agression...), et on ne peut franchement pas comparer ça, par exemple, aux insultes et agressions verbales ou réelles que peuvent subir les personnes LGBT.

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Dans une société complètement égalitariste, le genre existerait-il ?

Non. Mais pour répondre il faut préciser quelle définition du genre j'emploie: généralement, quand je dis "le genre", je parle du système qui produit une division hiérarchisée de l'humanité et deux catégories (hommes / femmes). L'inégalité est donc au fondement de ce système. C'est pourquoi des féministes (pas toutes), dont je fais partie, visent à l'abolition du genre, c'est-à-dire de ce système.

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Justement, le féminisme est svt résumé à "égalité des droits entre H et F" ou "avancée des droits des F" et j'ai l'impression que les définitions du féminisme (qu'on peut trouver ds une encyclopédie) tendent à limiter, voire à *lisser* le féminisme pour qu'on n'ait pas à se remettre en question

Pour qu'on n'ait pas à se remettre en question je ne sais pas, je pense que c'est surtout pour le faire paraître plus "acceptable", moins inquiétant, moins subversif. Je fais partie de celleux qui pensent que le féminisme n'a *pas* à être acceptable pour les dominants, que c'est justement le principe, de déranger, de subvertir, de changer les normes. Si j'expliquais le féminisme à quelqu'un de très hostile (situation hautement improbable mais bon) je commencerais certainement par l'égalité des droits, parce que c'est ce qui passe souvent le mieux, mais se limiter à ça c'est au mieux une erreur, au pire de la lâcheté. L'égalité *réelle* leur paraît impensable et inacceptable? C'est là tout le problème, et il ne faut pas se cacher derrière des "mais on veut juste avoir les mêmes salaires que vous!" On veut, on EXIGE les mêmes salaires, et on exige aussi beaucoup plus, un truc incroyable, d'être traitées systématiquement comme des êtres humains, quel que soit notre genre / sexualité / race / classe. (Oups, je me suis un peu laissée emporter :D)

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Est-ce que l'égalité des droits entre H et F est une *bonne formulation* du féminisme ?

Selon moi ou de manière générale? Ca dépend vraiment de quel point de vue on se place. A mon avis ça ne résume pas le féminisme; l'égalité des droits n'est qu'une facette de l'égalité, la partie émergée de l'iceberg en quelque sorte. Les femmes ont conquis beaucoup de droits sociaux, et pourtant l'inégalité demeure, quoi qu'en disent les anti-féministes: à droits théoriquement égaux, les femmes sont toujours largement plus susceptibles d'être victimes de violences, de viol, de harcèlement, etc. (tu connais tout ça). Il est difficile en fait d'imaginer des personnes qui militeraient exclusivement pour l'égalité des droits (qu'on peut étendre à égalité de salaire, parité), sans toucher d'autres problèmes, liés aux représentations symboliques, à l'éducation... Donc même pour le féminisme qui se concentre sur la parité ou l'égalité salariale, il est nécessaire d'aller au-delà du problème de l'égalité des droits. Sans compter que cela rend difficile la prise en compte d'autres systèmes de domination (classe, race, sexualité). C'est une partie très importante du féminisme, mais loin d'être la seule.

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P-ê que je projette mon expérience dans ce constat, mais j'ai l'impression que le féminisme est bcp plus présent (sur Internet en particulier) depuis qq temps, et je vois de plus en plus de personnes s'y intéresser/partager des articles. Fais-tu le même constat ? Si oui, comment l'expliques-tu ?

Qu'est-ce que tu entends pas "quelque temps"? Je pense (mais je me trompe peut-être) que c'est parce que tu t'y intéresses de plus en plus toi-même, ça se reflète dans les personnes que tu suis etc. Je ne pense pas qu'il y ait de changement récent; j'ai commencé à beaucoup suivre ce qu'il se passait sur internet parmi les militantes féministes en 2011, je n'ai pas remarqué d'augmentation et il me semble que les féministes y étaient déjà bien installées... En revanche, un regain féministe depuis le début des années 2000, ça c'est sûr et certain. Les années 80-90 ont vraiment été le creux de la vague.

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De quel courant théorique viennent les analyses des rapports de genre dans la culture ? (par exemple ce qu'a écrit Mar_Lard sur le sexisme dans les jeux vidéo)

Ca ne vient pas d'un courant en particulier il me semble, mais des "cultural studies", qui s'attachent à la culture populaire en utilisant une approche transversale (socio, anthropo de la culture, histoire de l'art, etc.). Je ne pense pas que Mar s'inscrive dans un courant particulier, elle utilise des outils théoriques qui viennent des études féministes et des études de genre (male gaze, asymétrie des représentations, exclusion du public féminin, slut-shaming...) qu'elle connaît via leurs applications militantes. C'est une des choses intéressantes avec le féminisme: on retrouve dans le militantisme des concepts à la base assez compliqués, qu'on maîtrise grâce à leurs applications pratiques, sans avoir forcément besoin de se farcir la théorie :-)

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J'essaie de comprendre la différence entre performance et performativité en m'aidant de l'article sur ton blog, mais c'est encore un peu difficile. Pourrais-tu m'expliquer la distinction s'il te plaît ? http://cafaitgenre.org/2013/01/09/judith-butler-meilleure-alliee-du-neo-liberalisme/#_=_

"Performance" est en fait un anglicisme, ça désigne la représentation, au sens théâtral du terme. Pour Butler, on "joue" son genre à travers ce qu'on dit, la manière dont on se tient, dont on s'habille, etc., d'où l'idée que le genre est une performance.
"Performativité" est un terme qui vient de la théorie linguistique.Cette notion a été développée par un philosophe du langage, Austin, dans un livre intitulé _Quand dire c'est faire_. Elle sert à décrire des expressions qui *font* ce qu'elles énoncent. Par exemple, il suffit qu'un.e maire dise "je vous marie" pour qu'un couple soit marié: la phrase est performative.
Cette théorie de la performativité intéresse beaucoup Butler et les théoristes queer en général, qui l'appliquent aux comportements sociaux. La performativité, c'est la *possibilité* de la performance; la performance, c'est la réalisation de la performativité. On caricature souvent Butler en disant que pour elle, la performativité du genre serait une idéologie du libre-choix (c'est le sujet de l'article). C'est faux: pour elle, le genre est une performance sociale apprise, répétée et transmise, mais cela ne veut pas dire qu'on décide du jour d'être d'être homme ou femme (comme les anti-gender le laissent entendre). Distinguer performance et performativité, cela signifie que si, théoriquement, la performativité autorise tout un champ de possibles, dans les faits la performance du genre est contrainte par un ensemble de normes sociales concernant le corps et l'identité. Le genre n'est pas juste une théâtralisation de soi, cette performance s'inscrit dans un cadre normatif.
Pour donner un exemple, les anti-gender caricaturent la théorie de Butler en disant (transphobie...) "aujourd'hui je suis une femme / un homme, parce que je l'ai décidé". Ce n'est absolument pas ce que dit Butler et ce n'est évidemment pas non plus la définition de la transidentité.

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Comment expliquer à quelqu'unE que les femmes et les hommes appartiennent à des classes sociales antagonistes ? (sachant que la plupart des gens pensent immédiatement à Bourgeoisie/Prolétariat quand on parle de classes sociales)

Cela supposerait déjà de comprendre ce qu'est la lutte des classes, ce qui est loin d'être évident aujourd'hui... Le féminisme matérialiste critique l'approche marxiste traditionnelle, qui subordonne la libération des femmes à la lutte des classes (la première devant découler directement, comme par magie, de la seconde). Les féministes marxistes reprochent au marxisme traditionnel de refuser de questionner les rapports de genre (ou plutôt, dans leur vocabulaire, les rapports sociaux de sexe) tels qu'ils se manifestent à tous les niveaux de la société, y compris dans les rangs des communistes, marxistes, etc. Mais les féministes matérialistes reprennent les fondements de l'analyse marxiste, à savoir l'analyse de la société en fonction de rapports socio-économiques de domination; c'est en fonction de ces rapports que les groupes se forment, et non le contraire (le rapport de domination crée les groupes "dominants" et "dominés", donc des classes antagonistes). Appliqué au féminisme, cela donne: le patriarcat est le système de subordination des unes à l'avantage des autres, et ce rapport crée deux groupes, deux classes de sexe: hommes et femmes. Il n'y a pas de domination "naturelle", seulement des dominations motivées sur le plan économique. Cette perspective suppose qu'on élargisse la définition de l'économie, du travail et des rapports de production pour y inclure les rapports au sein du couple et de la famille -> cf le célèbre slogan: "le privé est politique", le cercle familial et le couple n'échappent pas au système politico-économique du patriarcat, ils en font pleinement partie.
(J'ai utilisé ma bible pour répondre: l'_Introduction aux études sur le genre_, chapitre I "Sexe et genre", en particulier l'encadré p. 33 "Le féminisme matérialiste et la critique du patriarcat".)

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Je reviens encore une fois sur le conflit matérialisme/queer: est-ce que les analyses matérialistes abordent d'une manière ou d'une autre la question du langage ? Comment le langage et le discours sont-ils perçus au sein des analyses matérialistes ?

Oui. Monique Wittig par exemple, que j'évoquais dans ma précédente réponse, s'y intéresse beaucoup. Dans "La marque du genre", par exemple, elle s'intéresse au genre grammatical comme manière de renforcer la "division des êtres en sexes": Elle montre que ce n'est pas seulement un problème de grammaire mais que cela touche à l'existence des personnes. Elle critique la division entre abstrait et concret, langage et réel, et préfère ce qu'elle appelle "une approche matérialiste du langage": selon elle, "même les catégories abstraites et philosophiques agissent sur le réel en tant que social. Le langage projette des faisceaux de réalité sur le corps social. Il l'emboutit et le façonne violemment. Les corps des acteurs sociaux, par exemple, sont formés par le langage abstrait aussi bien que par le langage non abstrait." C'est pour ça qu'elle intéresse les théoricien.nes queer, Butler en tête: elle relie matérialité (réalité sociale, réalité des corps) et langage. Ce qu'elle exprime là, Butler l'exprimera dans sa théorie de la performativité: le genre n'est pas donné, immuable, on joue son genre, notamment grâce au langage.
La page Wikipédia à son sujet est assez claire: http://fr.wikipedia.org/wiki/Monique_Wittig#Th.C3.A9ories
Wittig n'est pas très facile à lire mais si tu te sens d'attaque:
http://ressourcesfeministes.files.wordpress.com/2012/08/la-pensc3a9e-straight.pdf
Elle a aussi écrit des romans...

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Penses-tu écrire un jour un article pour vulgariser Butler ? Parce que même avec des petits chats c'est un peu compliqué à saisir... http://binarythis.files.wordpress.com/2013/05/b1.png

Comme je te le disais sur Twitter, il faut vraiment s'accrocher pour lire Butler. A vrai dire, à moins de vraiment s'intéresser à la théorie, je le déconseille. Je me rends compte que j'en ai parlé ça et là mais jamais de manière approfondie; il faut dire que sa pensée est très difficile à vulgariser. Il y a une contribution (pas de moi donc) qui répond à une critique très précise contre Butler: le fait qu'elle nierait la matérialité des corps et s'inscrirait dans une idéologie néo-libérale du choix individuel http://cafaitgenre.org/2013/01/09/judith-butler-meilleure-alliee-du-neo-liberalisme/

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Quand on parle des analyses queer sur le langage, est-ce que cela inclut les analyses culturelles (cultural studies) ?

Non, ce sont deux choses différentes. Les cultural studies préexistent aux théories queer. Elles visent à proposer une approche transversale des sujets, au lieu de se limiter au carcan des disciplines traditionnelles; donc au lieu de faire de la philo, de la littérature ou de l'histoire, en cultural studies on étudie les cultures populaires (généralement) en utilisant la sociologie, l'anthropologie culturelle, la philo, l'histoire, etc. Je croyais que les cultural studies étaient nées aux USA mais c'était en Grande-Bretagne (http://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Hoggart). Ce n'est donc que plus tard que les cultural studies rencontrent la théorie queer; le caractère contestataire des CS (hors des cadres universitaires habituels) convient bien au queer.

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Le recentrage sur l'identité et l'expérience des oppressions dans le militantisme provient-il réellement des mouvements dits intersectionnels ? Pour reformuler: est-ce vraiment une spécificité de l'intersectionnalité que de se centrer sur l'identité et les oppressions vécues ?

J'ai l'impression que dans tout ça la distinction entre théorie queer et intersectionnalité n'est pas très claire. Les deux sont liés mais il s'agit quand même bien de deux choses différentes: l'intersectionnalité est d'abord un concept, une manière de concevoir les identités, puis par extension une forme de pratique militante (inclusive); le queer est un ensemble de théories et un mouvement politique (qui s'essouffle à partir de la fin des années 90). Le lien entre les deux vient, d'après ce que je sais et ce que j'en comprends, du fait qu'ils sont liés à des politiques fondées sur les identités. Donc pour répondre à ta question, non, le centrement sur l'identité n'est pas une spécificité de l'intersectionnalité, le militantisme queer le fait aussi, par exemple.
Je note quand même que Kimberlé Crenshaw a inventé le terme d'intersectionnalité dans un article de 1991; c'est aussi la période d'émergence du queer. Donc on peut faire l'hypothèse, mais je ne m'y connais pas assez, que le contexte militant et universitaire de l'époque (Crenshaw est les deux) est favorable à un recentrement sur les identités. http://fr.wikipedia.org/wiki/Intersectionnalit%C3%A9
Quant au fait de se centrer sur les oppressions vécues, c'est quelque chose de très large, et pas propre aux approches intersectionnelles. Depuis les années 60-70, c'est un axe central du militantisme féministe: le partage d'expériences, les témoignages sur l'oppression telle qu'elle est vécue au quotidien, etc.

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Je sais pas si c'est approprié mais je ne sais pas trop où demander : je vois beaucoup de féministes "abolitionnistes". L'abolition de la prostitution étant une utopie évidente, n'est-il pas plus logique de lutter pour la légalisation et la sécurité des prostituées plutôt que pour leur précarité?

Tim
Votre manière de présenter les choses est faussement objective: l'abolition n'est pas "une utopie évidente" pour tout le monde, et présenter ça comme une évidence est, déjà, un point de vue. Maintenant, pour ce qui concerne mon propre point de vue sur la prostitution: je ne suis pas abolitionniste. L'abolitionnisme me pose problème à plusieurs titres. Mais ce n'est pas une question de "logique", ce qui m'intéresse c'est la sécurité et le bien-être des personnes prostituées, ainsi que la lutte contre le trafic sexuel. On peut réfléchir à la prostitution sur divers plans:
- Sur le plan juridique, les législations non-abolitionnistes sur le sujet varient énormément, et je ne m'y connais pas assez pour les présenter en détail.
- Sur le plan politique, on distingue les approches abolitionniste (criminalisation des client, abolition du système prostitueur), le prohibitionnisme (criminalisation des prostitué.es et des clients) et le réglementarisme; je me situe du côté de cette dernière option.
- Sur le plan théorique, j'ai beaucoup de mal à voir une séparation radicale entre le sexe "légitime" et le sexe "commercial" (autre manière de distinguer la madone et la putain). Je vois plutôt là un continuum; cf. Paola Tabet, _La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel_ (Valérie CG en fait un compte-rendu ici: http://www.crepegeorgette.com/2014/04/07/paola-tabet-grande-arnaque-sexualite-femmes-echange-economico-sexuel/).

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Que pensez-vous de ce genre d'articles ? http://lauramarietv.com/pourquoi-chaque-femme-doit-seveiller-au-feminin-sacre/#comment-2313 Sous couvert de "pseudo-féminisme" (essentialiste), les stéréotypes sexistes sont magnifiés, par exemple en disant que les femmes sont destinées au "social care"... :(

T
La réponse est dans la question ;-) Le féminisme essentialiste existe, il a même longtemps été dominant. L'idée que la féminité et la masculinité sont des constructions sociales est assez récente, et ne s'est pas tout de suite imposée parmi les féministes.
L'idée que les femmes serait "destinées" au social care est une déformation complète, par exemple, du concept de care. Celui-ci n'implique pas un destin des femmes, il permet, de manière très intéressante, de rendre compte du fait que l'organisation sociale et la distribution des rôles genrés assigne les femmes au care; et il faut complexifier cela en parlant de classe et de "race".

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